mardi 25 novembre 2014

4 heures à attendre

Le conseil des magistrats tient réunion. D’une seconde à l’autre ils monteront au 9ème étage. Je les placerai comme prévu, dos aux baies vitrées surplombant Bruxelles. J’ai déjà vissé la bonne optique. Mon flash est chargé ras la gueule, comme un canon. J’ai même soigné ma présentation pour les mettre en confiance (pantalon noir, chemise noire).
Assis sur une table (j’ai déblayé la pièce avec l’aide de la femme de charge) je patiente. La lumière est splendide. Bruxelles étincelle. C’est un jour pour aller faire du reportage en extérieur (je me sens comme un poisson friand d'océan, coincé dans un triste bocal). La femme de charge repasse me voir. Depuis que l’étage est vide, dit-elle, je n’ai plus que ça. Et elle dépose une carafe d’eau, un verre long drink. Merci. Ca tombe très bien : j’avale deux comprimés d’ibuprofen, une lampée d’eau, et je retourne m’asseoir.
La lumière est splendide. Elle joue dans le canyon rectiligne qui, d’un bout du boulevard à l’autre, creuse entre les immeubles le double lit d’une voie de tram. Les gens se pressent (du moins, d’où je me trouve, ils ont l’air de se presser). Les voitures vont et viennent. Le hurlement d’une sirène ponctue le magistral spectacle.
Une heure plus tard, je suis toujours là à attendre. Les magistrats sont confrontés à des points stratégiques, paraît-il. Pas de problème. Je suis un professionnel. En chaque professionnel sommeille un chasseur, prêt à patienter des heures durant, le doigt sur le déclencheur. La femme de charge revient. Je suis occupé de prendre quelques clichés du palais Poelaert – le Palais de Justice de Bruxelles. Le Palais est cubique, hérissé, palpitant. Le ciel, dramatique, en fait une arche brillante qui se découpe sur un ciel biblique (ok : j’en rajoute un peu). Et donc la femme de charge revient. Elle se tourne les mains. L’idée que je perde mon temps ne lui plaît pas. Elle me prend sans doute pour un « monsieur ». Je la remercie pour l’eau.
La lumière est splendide. En contrebas, l’ombre des piétons s’étire sur près de quatre mètres de trottoir (je n’en rajoute pas). Pour passer le temps je photographie des vues vivantes. J’imagine, quand j’aurai le temps (sans doute jamais) ôter les piétons pour ne laisser que d’énigmatiques ombres sur les carrelages gris. Un tram passe. Un fourgon cellulaire s’engage dans le rond-point Louise, suivi de près par un véhicule de police qui joue au chien de garde.
Une heure plus tard. J’espérais arriver premier à la sandwicherie. Je me réjouissais de prendre le temps de lire la carte à l’envers, puis à l’endroit, d’hésiter plusieurs minutes avant de passer commande. D’ici peu, vu l’heure, j’aurai encore bien de la chance si un salon thé me sert un cheese cake aux bords un peu sec. Je rêve d’un café. Je décide de faire le tour du propriétaire. L’étage 9 est abandonné depuis une année. Pas abandonné au sens propre. Disons plutôt : vidé de toute substance humaine, nonobstant un reste de mobilier, lui-même étriqué et vide. Je traverse silencieusement un long couloir. Je passe la tête dans un bureau, vide aussi. Instantanément les néons s’allument. Ces automatismes sont détestables. Les toilettes sont un peu plus loin, m’explique la femme de charge, un sourire poli aux lèvres. Contraint par le bienveillant regard de la dame, j’entre dans les toilettes. J’urine rapidement (un professionnel prend toujours ses précautions). Je me lave les mains à l’eau froide (quel plaisir).
La lumière a nettement diminué. Les ombres se sont fondues dans la matière. Le soleil est voilé par une brume nuageuse. Je suis assis sur une table (une autre table – je change parfois, pour passer le temps). Tout au bout de l’avenue, en plissant les yeux, je devine un pied blanc de plusieurs étages, peint sur l’amorce d’une façade. Je crois qu’il s’agit de la fameuse peinture de l’artiste Bonom, vous savez : la femme qui se masturbe. Un peu gêné (la femme de charge pourrait faire irruption) je quitte le bureau et retourne arpenter le couloir.
Une heure plus tard. J’ai épuisé tout le potentiel photographique de la vue panoramique que j’ai sur Bruxelles. Tout y est passé : paysages lointains au téléobjectif (on voit la moitié de l’atomium et les trois-quarts de la basilique de Koekelberg), scènes de rue au grand angulaire, vol d’oiseaux, bouquets de nuages, etc (par ordre décroissant d’intérêt et d’investissement – de toute manière tout ça ira à la corbeille). La femme de charge est revenue. J’étais assis sur une table (quelques secondes auparavant j’étais couché sur le table – j’ai eu de la chance). Elle s’est plantée à quelques mètres de moi, modèle de politesse et de serviabilité. Elle avise la carafe vide (j’en ai renversé la moitié sur une chaise quand j’ai voulu me servir de la carafe pour créer un avant-plan flou sur un des paysages lointains au téléobjectif). Vous voulez encore de l’eau ? Non merci. J’espère qu’ils viendront bientôt. Elle semble vraiment touchée par ma présence inutile, et le chapelet de minutes stériles qui s’en évade – peut-être veut-elle juste retrouver son paisible étage libre de toute présence humaine ?
Le soleil est revenu. Il frappe la coupole du palais Poelaert. C’est pas mal. Sauf qu’à shooter dans toutes les directions (j’aurais dû prévoir un livre de poche – cet oubli ne fait guère professionnel) ma jauge de batterie clignote. Je remballe mes affaires. Mon estomac gargouille vulgairement. Je redescends au 8ème étage. La salle de réunion est vide. Les magistrats sont déjà repartis. Reviendrez-vous faire la photo le 11 ?
Bien sûr: à votre service.