jeudi 12 novembre 2015

le vent se lève


Il y a 17 ans, je m’étais lancé à l’assaut de ce terril. La pellicule dans l’appareil photo, l’appareil photo dans le sac, la bécane planquée dans un bosquet, j’avais atteint le sommet dans une sorte de transe élémentaire. Mes mains étaient noires, le sol était noir, et l’horizon, noir, avait rapidement dégorgé un orage antédiluvien sur la mer d’un vert profond. Droit comme un i, les pieds solidement plantés dans la poudre de charbon et le gravier, j’avais sottement bravé l’orage. Les trombes d’eau me fouettaient les flancs. Le vent, en bourrasque, cherchait à m’emporter comme fétu. Je voyais la mer verte secouée de vagues puissantes. Les cimes les plus hautes s’ourler brusquement, et retomber aussi vite dans les cuvettes en emportant le scintillement bleuté de litres d’eau froide.

C’est de ces moment qu’on n’oubliera pas. Une fraction de temps qui vaut, à elle seule, la somme de toutes les autres.

Dimanche. La carte mémoire est dans l’appareil photo. L’appareil photo est dans le sac, jouxtant un yaourt au chocolat, une cuillère, un biscuit. Grimper sur un terril avec un enfant sur les épaules n’est pas une sinécure. Trouver son chemin. Ne pas glisser. Ecarter les branches. Lui raconter la terre, les arbres, la vue. Respirer par grandes saccades. La sueur m’inonde le visage. Ronces traitresses, souches molles, parois glissantes et sans appui. Au sommet se dévoile une mer d’un vert profond. Le ciel est bleu. L’horizon pacifique. Lino rit. Assis à même la terre noire nous partageons le yaourt au chocolat. 

Au retour, au cœur de la forêt, des troncs ont chu. Pêle-mêle, le mikado géant s’adosse au terril. Lino, marche bravement au beau milieu de la cathédrale de vieux troncs. Sa petite silhouette forcenée, colorée, tranche sur le brun et l’immobilisme des Vénérables. On dirait une flamme fragile.